Project Description

  #Tempête#Bateau#Chance   Vendredi 5 mai
Bateau de fret "Coyhaique Valparaiso"
Canal Moraleda
 

Vendredi 5 Mai, 10h30

Le ferry réservé aux passagers pour lequel nous avions initialement acheté des billets a été annulé. Faute de réseau wifi depuis 2 jours, nous l'avons appris au dernier moment en nous présentant ce matin à l'embarquement.
Des vents violents sévissent plus au nord et déjà les ondées nous parviennent. Le départ est remis au lendemain soir. Si tout va bien.
Nous avons construit notre planning afin de pouvoir prendre ce bateau bi-hebdomadaire qui nous promettait une expérience singulière sur ces eaux quasi inaccessibles.
Nous ne voulions louper ce voyage pour rien au monde mais les jours nous sont désormais comptés avant notre avion mainte fois décalé pour l'île de Pâques. Tellement de choses à voir, à découvrir que voilà déjà trois fois que nous reculons notre vol.
Hélas, en ce début d'automne, la météo se gâte et les journées pluvieuses se font trop nombreuses.

Alors ce matin, à l'annonce de cette annulation, nous qui venions de deux jours de transport pour rejoindre Puerto Chacabuco, submergées par la nouvelle et en désespoir de cause, nous avons demandé l'aumône au capitaine d'un autre rafiot le "Coyhaique Valparaiso", qui, en plein chargement, est l'un des seuls bateaux à pouvoir prendre la mer aujourd'hui. Suffisamment gros et costaud pour affronter l'avis de tempête qui sévit dans la région depuis 2 jours.
Nous avons, dans un espagnol approximatif, expliqué venir de si loin et ayant quelques contraintes, le besoin pressant d'embarquer au plus vite pour quitter cette région et ne pas attendre un hypothétique départ le lendemain soir. Une trentaine d'heures que nous ne voulons pas perdre ici dans cet endroit sinistre, bien trop humide et si reculé.

Car une fois arrivées jusqu'ici, la seule autre solution qui s'offre à nous pour rejoindre quelques centaines de kilomètres au nord l'île de Chiloé tant espérée, serait au mieux 3 jours de route, minimum 4 bus, en espérant des connexions heureuses parfois très hasardeuses en basse saison.
Alors avec nos quelques mots dans la langue de Neruda, nous avons expliqué, demandé, insisté et on nous a répondu aller demander une faveur au capitaine.

 

Soixante minutes à attendre un retour. 3600 secondes. Interminables.

 

Vendredi 5 Mai, 12h30

Cela fait déjà plus de deux heures que nous errions dans ce hall d'embarquement. La pluie ne cessant pas. Trombes d'eau seraient des termes plus adéquats.
La réponse arrive finalement. Elle est positive. On nous explique avoir négocié une chambre, repas, pour 40 000 pesos par personne. Plus de 2 fois ce que nous devions initialement payer avec l'autre compagnie. Qu'importe. Rester ici nous coûterait plus cher en énergie et en capital moral.
Nous embarquons dans 10 minutes avec 18 membres d'équipage et 8 autres passagers que nous n'apercevrons pas une seule fois pendant le trajet. Étrange.

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On enchaîne les échelles et couloirs pour nous rendre sur le pont supérieur. Notre guide ne traîne pas et il est difficile pour nous de suivre le rythme avec nos gros sacs à dos qui peinent à passer. Le parcours est sinueux, semé d'embûches mais nous arrivons finalement à ce qui sera notre cabine ces 24h prochaines heures.
2 lits superposés. Salle de bain.
Hublot vue sur le large. Un luxe en somme.

Alors que nous déposons nos sacs, le capitaine du bateau arrive à notre rencontre.
Tel un cliché ambulant, pull marin, barbe d'une semaine, anglais à l'accent chilien très prononcé, faux air de Sean Connery autour de la soixantaine, il nous offre son plus grand sourire et une poignée de main comme signes de bienvenue. Il s'enquiert de notre installation, nous demande si cela nous convient avant de repartir.
Pour mieux revenir.
Cette cabine ne semble pas lui convenir et nous voilà upgradées dans une voisine où pour la même surface il n'y a qu'un lit une personne, une salle de bain, qui mène à une seconde cabine identique. Nous passons donc d'une ambiance colonie de vacances à une chambre d'officier chacune. Voilà qui est mieux selon lui. Bien que la précédente nous convenait parfaitement, nous sentons que cela lui tient à cœur donc nous le remercions chaleureusement.
Dernier "problème" qu'il doit régler, les lits ne sont pas encore faits mais le temps de se rendre en salle de déjeuner des officiers et cela sera réglé. Chaque chose en son temps.

Car dans la formule tout compris à 40 000 pesos nous avons donc les repas. Nous découvrons la cuisine, l'équipe qui y officie et nous nous installons pour déguster une plâtrée de saucisse lentilles.
Le capitaine s'excuse pour ce repas qui n'est pas de la haute gastronomie selon lui. Nous qui parlions de lentilles depuis 8 jours, voilà qui est une belle surprise.

Une fois le repas avalé, installation à notre poste d'observation. Les hublots de la salle à manger et de la salle de repos donnent sur le pont inférieur où s'opère un drôle de ballet avant le départ.
Tel un Tetris, les équipes sont à l'ouvrage pour faire rentrer les différentes remorques. Le vent souffle et la pluie a décidé de leur compliquer considérablement la tâche. Après des mètres cube bâchés dont nous ignorons le contenu, les derniers blocs à caser sont les remorques contenants les bestiaux. 5 au total. Des veaux, entassés, coincés les uns contre les autres. Impossible pour eux de se mouvoir, de se coucher, de bouger un sabot. Voire de manger ou boire. La tristesse de cet état animal laisse à penser qu'il serait grand temps pour nous autres êtres humains de nous nourrir exclusivement de légumes.
Si seulement notre hypocrisie en la matière pouvait prendre fin là, maintenant, sur une simple décision. Ne plus manger de viande pour ne plus cautionner ce genre de traitement.

 

Vendredi 5 Mai, 15h

Après le départ, nous passons de longues heures à contempler l'horizon avec, 2 étages en-dessous, ces bêtes immobiles, soumises au triste sort qui est le leur, résistant contre vents et marées pour arriver en vie à destination.
Pour le moment l'heure est à la contemplation. Nous souhaitons sortir prendre l'air et avoir un autre point de vue mais le vent et les averses constantes nous en empêchent. Qu'à cela ne tienne, nous sommes invitées à visiter le poste de commandes, vaste pièce surchauffée qui surplombe tout le navire.

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Nous y restons 3h. Poste d'observation idéal qui offre de toute part une vue sur les environs, alternance d'îles et de houle. Certes le temps ne s'arrange pas et les gouttes cognent inlassablement contre les vitres mais le spectacle est époustouflant.
Les machines d'abord. Nombreuses. Variées. A chacune son utilité. Nous essayons d'en comprendre le fonctionnement. La direction pour certaines. Les calculs de temps pour d'autres, les GPS, la radio, le téléguidage...
Sur un bureau derrière, des cartes, des équerres et un compas témoignent d'un temps pas si révolu où la technologie était absente, où les connaissances maritimes étaient toutes autres que ce que nous avons de nos jours à disposition.
Désormais les capitaines oscillent entre les 2 possibilités qui s'offrent à eux. La plupart du temps le nez sur l'écran à réajuster une trajectoire, un coup d'œil néanmoins sur la carte de temps en temps pour une vision plus globale de ce qui nous entoure.

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On profite de cet instant pour poser de nombreuses questions et pour nous entretenir avec Fernando, alias Lapin, sur ses voyages, les nôtres également, ainsi que les us et coutumes d'Europe et d'Amérique.
Un jeu de comparaisons, économiques, politiques, culturelles, des souvenirs partagés, des expériences aussi.
Voilà trente ans qu'il navigue.
Après avoir parcouru toutes les mers du monde, son temps est désormais partagé entre Valparaiso où il habite et cette région sud du Chili où il passe trois mois en mer avant de rentrer à la maison pour deux mois.

A notre plus grand étonnement, cet univers exclusivement masculin est très serein. Chacun à sa place, chacun son job, dans le calme. Nous sommes surprises du manque de ferveur et d'ambiance parfois bruyante et cocasse que peut habituellement engendrer un groupe d'hommes.
Ici nous trouvons une quiétude qui nous convient. Nous nous faisons petites, dans le poste de commandes comme dans la salle des repas pour ne pas troubler leurs habitudes.

 

Vendredi 5 Mai, 19h

Nous sommes invitées à descendre prendre le dîner. Les journées sont rythmées par les prises de poste de l'équipage et les repas qui s'y intercalent.
Au menu ce soir, soupe de lentilles, rien ne se perd, tout se récupère, merlu pané, maison bien sûr, pomme de terre à l'eau, salade de tomates et oignons. Poire au caramel en dessert.
Les repas sont parfaits. Ni trop. Ni pas assez, frais et presques sains. On adhère. Aucune tâche ne nous appelant, nous trainons longuement à table assistant aux arrivées et départs des équipes qui se relaient. On papote avec certains membres avant de retrouver nos pénates à 21h30.

Désormais huit heures que nous naviguons entre les îles chiliennes du sud avec nos 26 covoyageurs.
La météo est rude et nous allons entamer d'ici minuit la partie la plus houleuse de notre voyage.
Déjà les murs tremblent, le vrombissement des moteurs se fait plus présent et la bouteille d'eau va et vient continuellement sous l'effet du roulis s'accentuant peu à peu. La navigation sur le canal, abrité par les côtes morcelées de la Patagonie chilienne, était, bien qu'à vitesse réduite, jusqu'à présent aisée.
Nous avons déjà plus de 2h de retard sur notre heure d'arrivée initiale lorsque nous attaquons une portion où l'océan Pacifique est à quelques miles nautiques de là. 4h de navigation au grès du vent plein ouest qui fera tanguer le navire, nous berceant, nous l'espérons, en plein sommeil.

 

Samedi 6 Mai, 1h

La nuit s'annonce mouvementée, nous allons attaquer le plus dur dans quelques heures et le roulis se fait plus présent.
Vers 1h il est même impressionnant pour les 2 novices des mers que nous sommes. Parfaitement confiantes en ce navire et les hommes qui le dirigent, nous trouvons un sommeil morcelé mais douillet. Une nuit au chaud pour une expérience finalement très confortable.

 

Samedi 6 Mai, 7h

C'est à 7h que le réveil sonne. Le petit-déjeuner est prévu dans 30 minutes. Le temps d'une douche, très chaude, et nous retrouvons nos assiettes.
Croque-monsieur café/thé, voilà qui comble nos estomacs ce matin.
Combler c'est le terme et il nous faut une heure de plus à traîner au lit pour digérer en attendant le lever du jour pour nous en remettre.
Les îles peinent à s'imposer à l'horizon encore brumeux.
La pluie a cessé pendant la nuit mais le vent souffle encore très fort. Retrouvant des rafales de face, le bateau a arrêté de tanguer mais le rythme se fait encore très peu soutenu. Peu importe, nous avons le temps.

 

Samedi 6 Mai, 10h

Lorsque nous reprenons notre poste d'observation favori, les bêtes sont toujours là sous nos yeux.
Elles ont passé la nuit debout mais l'on sent que les heures se font longues et que le moment de se dégourdir les pattes se fait impatiemment attendre. Ça gigote, ça tente de se faufiler entre deux arrière-trains. La tension devient palpable tout comme le voyage, pour elles, se fait interminable, sujettes aux conditions climatiques pénibles depuis le départ.
L'heure d'arrivée n'est d'ailleurs pas très claire. Avec près de deux heures de retard annoncées hier soir à cause de la météo plus que capricieuse, le capitaine et son second n'ont pas une réponse collégiale lorsque nous leur demandons quand nous sommes sensées débarquer. Si le premier s'avère optimiste en nous annonçant 11h30, Lapin, le second, bien que n'osant pas réellement le contredire, semble très dubitatif. Il ne nous donne pas plus d'indications pour autant.
Le mystère reste entier.

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Les dernières heures à bord sont calmes et studieuses. Une alternance entre horizon et écran pour vous narrer ces lignes.
Lignes qui ne peuvent témoigner réellement de ce que nous avons eu la chance de vivre ces 24 dernières heures.
Comme une parenthèse de quiétude entre deux vagues, un océan de sérénité après quelques jours pénibles à passer entre les gouttes et les contraintes de transport. Nous ne savons pas encore ce que nous allons faire dans quelques heures en mettant un pied à terre. Mais peu importe. L'essentiel est ailleurs. Il ne tient qu'à nous d'en retenir le meilleur.

 

Samedi 5 Mai, 13h

Ou comment, grâce à l'aval d'un homme, nous sommes passées de la pire journée de ces derniers mois à la meilleure expérience qu'il soit, d'une mauvaise nouvelle à l'image à jamais gravée d'un navire qui tente tant bien que mal de se frayer un passage entre les îles de ces eaux reculées.

 

Ndlr : nous avons finalement débarqué à 13h après une longue et impressionnante manœuvre pour aponter où tout le personnel était à pied d'œuvre.
Un dernier au revoir, l'occasion d'une séance photo et de souvenir Tour Eiffel à nos 2 compagnons d'un voyage et nous voilà déjà filant vers de nouvelles aventures. L'île de Chiloe nous appelle, il ne nous faut pas traîner.

Publié le 07/05/2017

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